Sigean Pech Maho

AGE DU FER [1]

La campagne de fouille 2008 marque le début d’un
nouveau programme triennal consacré à l’étude de
l’oppidum côtier de Pech Maho. Plus précisément,
le programme en cours concerne les niveaux récents
du site, soit la dernière phase d’occupation ou Pech
Maho III (v. 325/200 av. n. ère), scellée par un niveau
de destruction intervenant peu avant -200, ainsi que la
séquence suivante, caractérisée par un ensemble de
pratiques rituelles dont l’identification est intervenue
au cours du programme triannuel précédant.
Plusieurs zones sont prises en compte : tout d’abord
au niveau du rempart, aux abords de la porte principale
(zone 71), ensuite au niveau de l’îlot I, adossé à la
courtine méridionale (zone 77), enfin au niveau d’une
zone nouvellement ouverte située au NO du site (zone
78), correspondant à un quartier vraisemblablement
monumental du IIIe s. av. n. ère.

L’important travail réalisé au niveau de la fortification
permet dorénavant de disposer d’une vision
particulièrement claire de la porte principale du site et
de ses abords dans le courant du second âge du Fer.
La chronologie relative des différents états du rempart
et des aménagements connexes est désormais bien
établie, tandis que les quelques points de chronologie
absolue disponibles, confrontés ici comme ailleurs aux
données de fouille anciennes, montrent l’importance
des remaniements qu’a connu le système défensif
durant cette période. L’aspect et le fonctionnement
de cette porte charretière ont donc pu être précisés,
même si des zones d’ombre subsistent.

Les travaux menés immédiatement en avant de la
porte principale ont en tout cas permis de mettre
en évidence des terrassements importants, qui ont
profondément modifié l’aspect de ce secteur depuis
les VIe-Ve s., l’essentiel des remaniements ayant eu
lieu durant la période Pech Maho III, centrée sur le IIIe
s. av. J.-C. Malgré l’ingratitude d’un secteur à la fois
en partie érodé, largement fouillé par Y. Solier dans
les années 60-70 et perturbé par la présence d’une
pinède adulte, des observations stratigraphiques
importantes ont pu être réalisées cette année, avec
notamment la mise en évidence d’un lambeau de
creusement appartenant au fossé primitif, autrement
dit celui de la période Pech Maho I (VIe-Ve s. av. n.
ère). On retiendra également l’identification de bases
empierrées, en avant du couloir d’accès de la porte,
bases dont la fonction exacte et la chronologie ne sont
pas assurés, mais qui évoquent vraisemblablement
des aménagements à caractère ostentatoire. Dans le
même temps, la morphologie de ce qui apparaît bien
comme étant un système de défenses avancés, avec
un puissant bastion situé en limite sud de la fouille,
reste encore largement à préciser.

En ce qui concerne la zone 77, les acquis de cette
campagne sont nombreux, pour ne pas dire essentiels
au regard des problématiques abordées sur le site. En
effet, la découverte d’un lambeau du bûcher funéraire
anciennement fouillé par Y. Solier dans les années 70
encore en place a certes constitué une surprise, mais
a en tout cas permis de procéder à des observations
capitales, permettant de mieux comprendre le
fonctionnement de cette structure. Le mobilier
recueilli, et en particulier les restes humains incinérés,
est considérable au vu de la surface fouillée, et devrait
permettre de réviser sensiblement les estimations
réalisées quant au nombre d’individus incinérés sur
cette structure dont on rappellera, une fois de plus, le
caractère exceptionnel.

Tout aussi importante est la confirmation de ce qui
était pressenti au terme de la campagne 2007, à
savoir l’attribution de l’ensemble des dépôts cendreux
de la zone 77 à une phase post-destruction. Si la
destruction proprement dite intervient dans le denier
quart du IIIe s. av. J.-C ; (conformément à ce qu’avait
observé en son temps Y. Solier), cette nouvelle phase
intervient juste après et semble relativement courte, le
mobilier associé indiquant une datation dans le même
quart de siècle, même si ici et là des éléments plus
récents (début du IIe s. av. J.- C.) témoignent d’une
certaine perduration dans la fréquentation du site. Ces
dépôts cendreux correspondent bien à des restes de
consommation massive (restes carné, coquillages…),
qui interviennent dans un contexte qui n’est déjà plus
celui d’un habitat « normal », et sont associés à des
manifestations à caractère rituel dont la présence de
restes d’équidés constitue pour l’heure l’exemple le
mieux documenté.

On cerne également mieux la morphologie de
l’habitat après sa destruction : en effet, il est clair
désormais que tous les bâtiments ne sont pas
incendiés et qu’ils ne s’effondrent pas tous au même
moment. La désagrégation des architectures en
terre crue semble en revanche relativement rapide,
et les observations réalisées au niveau de la rue 4
montrent bien l’importance des apports sédimentaires
intercalés, sur une courte période, avec des traces
explicites d’occupation (épandages de galets,
rejets de mobilier…). Parmi celles-ci, la réalisation
d’aménagements architecturaux doit être soulignée.
Elle est illustrée à la charnière des zones 73 et 77
par la construction d’un empierrement massif faisant
office de « plate-forme », à proximité de l’ustrinum
et contemporain de ce dernier. Des empierrements
comparables avaient déjà été fouillés par Y. Solier
en d’autres points du site, même si leur identification
précise n’avait bien souvent été qu’entrevue. Quelles
fonctions attribuer à de tels aménagements ? La
réponse ne saurait être simple, mais il est clair que leur
présence semble cohérente dans la perspective qui est
désormais celle d’un ou de plusieurs rassemblements
successifs d’un nombre important de personnes, dans
le cadre de ce qui apparaît comme étant des pratiques
rituelles, pour lesquelles les points de comparaison
demeurent malheureusement rares.

Enfin, est intervenu la confirmation du lien,
chronologique (et possiblement fonctionnel), existant
entre ces dépôts cendreux et le bûcher collectif. Ce
dernier est aménagé en bordure de cette zone de rejets,
sur des couches que l’on pourrait interpréter comme
étant celles d’un « dépotoir », et ce pratiquement à
la fin de cette séquence ; « pratiquement », car il a
été démontré que quelques dépôts postérieurs à
l’incinération avaient encore lieu dans ce secteur.

La poursuite de la fouille devrait ici permettre de saisir
dans sa globalité cette phase « post-destruction »,
dans un secteur que l’on imagine volontiers particulier.
Au niveau du rempart contre lequel est accolé le
bûcher, il est possible que la proximité de la tour
monumentale curviligne puisse lui avoir conféré un
caractère symbolique particulier, mais on ne saurait
préjuger de la nature de l’architecture sous-jacente
(appartenant à la période Pech Maho III) qui, en fin de
compte, reste encore à explorer.

La zone 78 (îlot X), ouverte au cours de cette année, a
également livré un certain nombre de nouveautés. Il est
d’ores et déjà acquis que, selon toute vraisemblance,
l’îlot X correspond en réalité à une seule et même unité
fonctionnelle. Il semble s’agir d’un vaste bâtiment (on
hésitera encore à parler de « maison ») probablement à
cour, d’une superficie totale avoisinant les 200 m2. Ce
bâtiment associe une possible cour (secteur 78/6) à un
couloir (secteur 78/3), une vaste pièce quadrangulaire
(secteur 78/2) et une réserve (secteur 78/5) incendiée
au moment de la destruction du site.

L’hypothèse première, qui était celle d’un bâtiment
à portique, s’est vue quelque peu compliquée. Des
problèmes de lecture subsistent encore, mais il est
vraisemblable que, dans son état récent (IIIe s.), ce
bâtiment n’était plus associé au portique qui lui est
accolé, portique dont les bases ont pourtant été laissées
en place et possiblement réutilisées pour y appuyer un
mur ou muret à fonction indéterminée. La chronologie
particulièrement haute de ce portique (antérieur au
début du Ve s.) constitue en soi une surprise, même
si la précocité d’une architecture monumentale de
type méditerranéen, civile ou religieuse, avait déjà
été relevée dans la zone 75 au cours du triannuel
précédant. Cette découverte montre en tout cas un
peu plus encore le caractère singulier de Pech Maho,
et ce dès les phases anciennes du site.

Le plan du bâtiment correspondant à l’îlot X, bien
qu’incomplet, s’annonce quelque peu original dans
le contexte languedocien. En outre, les techniques
de construction ici mises en oeuvre tranchent quelque
peu avec ce qui a été observé jusque là sur le reste du
site. En effet, on constate ici l’emploi massif de la terre
massive.

Enfi n, la découverte d’un nouvel ensemble d’équidés
associés à un mobilier métallique à la fois abondant
et particulier (pièces de harnachement, armement)
permet de compléter utilement les observations
réalisées au cours des campagnes précédentes. Il
n’est pas impossible que ce nouvel ensemble puisse
apporter des éléments de réflexion permettant de
restituer les gestes réalisés en cette occasion. Ainsi
en est-il d’une possible répartition particulière des
vestiges, tandis que l’association d’amphores gréco-italiques
(supposées complètes) dans le cadre de
ces dépôts permet d’inclure à la réflexion un nouvel
élément, à savoir le vin. Entre pratiques rituelles
inédites, libations et banquets, les pistes de recherche
sont encore nombreuses, et la confrontation avec le
mobilier délicate…

Eric GAILLEDRAT
CNRS, UMR 5140 Montpellier-Lattes

Sigean, Pech Maho
Vue générale de l’ilot X

[1Notice extraite du Bilan Scientifique 2008 du Service Régional d’Archéologie de la Direction Régionale des Affaires Culturelles Languedoc-Roussillon