Sougraigne : verrerie des Salines
EPOQUE MODERNE
L’exploration archéologique de l’atelier verrier des
Salines a été réalisée à l’initiative de l’association
Salicorne dans le cadre d’un vaste projet de mise
en valeur du patrimoine local depuis 2008. Sur les
douze jours consacrés exclusivement à la fouille, les
deux premiers ont pu être employés au décapage
mécanique de l’aire du site suite à un important travail
de dégagement forestier effectués par les bénévoles.
L’officine moderne a été installée sur un site de l’âge
du Bronze, non détecté jusqu’au commencement de la
fouille, qu’elle oblitère en partie. Cette occupation, qui
semble associée à d’autres sites dans une périphérie
très proche, se matérialise par la présence d’une fosse
et d’un horizon très caractéristique dans les épisodes
de colluvionnement qui composent le terrain. L’arrêt de
la fouille au niveau des sols de circulation de la halle a
toutefois considérablement limité la fenêtre de lecture
pour ces occupations anciennes et ne permet pas
d’extrapoler sur l’emprise du site ni par conséquent
d’en caractériser la nature.
En revanche, la présence de charbons de bois
qui tapissaient le fond du creusement a permis la
réalisation d’une datation par radiocarbone, qui situe
l’occupation entre 1300 et 1118 av. J.-C., soit durant
une phase de transition entre Bronze Moyen et Bronze
Final pour le Languedoc.
L’atelier verrier s’installe quant à lui dans le contexte historique général d’une importante phase de
développement de cette activité dans la région
des hautes Corbières. En effet, les recherches
documentaires ont largement mis en avant qu’entre le
XVIe et le XVIIIe s., les pouvoirs locaux ont encouragé
l’implantation d’une importante famille de verriers, les
de Robert, au sein d’un territoire largement dépeuplé
et boisé. Les données matérielles comme historiques
amènent à circonscrire l’activité de ce petit centre dans
la première moitié du XVIIIe s. avant d’être rapidement
et quasi intégralement démonté.
Sur le terrain, les vestiges montrent la présence d’un
bâtiment quadrangulaire d’environ 120 m2, la halle,
qui enserre deux structures de chauffe. L’intérêt de
l’atelier des Salines réside principalement dans le
bon état de conservation d’un four de fusion, aux
dimensions particulièrement imposantes et pourvu
d’un système de double sole, dont une à carnaux. Il
s’agit d’un dispositif très peu répandu et tout aussi peu
documenté qu’il était important d’étudier in situ. Nous
avons ainsi pu saisir au mieux son fonctionnement
et son mode de mise en œuvre. Le four secondaire,
quelle que soit sa fonction – four à fritte ou de recuit
– est également en assez bon état de conservation.
Si son étude confirme la morphologie de ce type de
structure de chauffe, la question de la fonction n’est
toujours pas clairement tranchée.
L’amorce de réflexion entamée sur le mobilier retrouvé sur les niveaux de circulation de la halle fait état d’une production de verre soufflé et moulé, qui offre un
répertoire des formes relativement peu varié et de
modeste facture.
Les deux principales colorations de verre, incolore
et bleu-vert ont une composition calco-sodique très
proche comme le soulignent les analyses physicochimiques
pratiqués sur un échantillonnage (B.
GRATUZE et E. POUYET- IRAMAT Orléans) et le
caractère homogène de ces artefacts corrobore une
période d’activité relativement courte. Le flaconnage
demeure incontestablement la production majeure
avec la mise en œuvre de fioles, bouteilles et mesures
languedociennes. L’atelier semble également fournir
quelques verres à tige creuse et des perles. L’ensemble
du vaisselier se rapporte donc exclusivement à un
registre utilitaire. Les formes sont simples et peu
variées : le travail du verre semble ici répétitif comme
en témoignent les déchets de production et notamment
les coups de ciseaux.
Malgré tout, l’usage de soude végétale, de type
salicorne, et l’importation de probables lingots de verre
brut indiquent que le marché de la verrerie des Salines
est certainement moins local et réduit qu’il n’y parait. Il
se fait l’écho de productions standardisées, typiques
du XVIIe s., témoins d’une longue tradition qui semble se prolonger sur les premières décennies du XVIIIe s.,
tout du moins dans la région des hautes Corbières.
L’atelier des Salines n’est pas seul sur le territoire
de Sougraigne. Il participe d’une importante activité
verrière, comprenant plusieurs petits centres
producteurs implantés en pleine forêt et dévolus à
l’exploitation du vaste domaine du Bourasset. Une
telle organisation pourrait avoir fonctionné entre
le milieu du XVIIe s. et le milieu du XVIIIe s. Le pôle
centralisateur, regroupant plusieurs familles et servant
de lieu d’habitat permanent, semble en être la métairie
du Bourasset. L’absence totale d’équipements
domestiques, dont témoigne l’atelier des Salines
abonde assez largement en ce sens. Ce dernier se
place donc entre tradition et nouveauté avec un mode
d’exploitation et un répertoire de pièces produites
très largement hérités du XVIIe s. mais également les
prémices de changements technologiques, en vue
d’améliorer la productivité, qu’annoncent notamment
la morphologie si particulière du four de fusion ou
encore l’usage de lingots de verre brut.
Isabelle COMMANDRÉ
CCJ-Université de Provence UMR 6573
Franck MARTIN,
UMR 5140 –Université Montpellier III.
L'Herbiel de Gabriel


