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Lagrasse

Lagrasse : L’abbaye, le Bourg, le Terroir - Abbaye de Lagrasse

MOYEN AGE - EPOQUE MODERNE

Le Projet Collectif de Recherche sur l’abbaye de Lagrasse, étudiée sous ses aspects historiques, architecturaux et archéologiques, a débuté en 2007 et doit s’achever en 2011. Il rassemble une équipe de chercheurs des universités de Provence, Montpellier 3 et Toulouse 2.

L’année 2010 a permis de compléter l’analyse de secteurs déjà étudiés et d’achever en grande partie l’analyse archéologique du palais abbatial. Comme les années précédentes, l’équipe a assuré un suivi ou un accompagnement archéologique des travaux réalisés dans le cadre de la restauration au titre des Monuments Historiques, suivi qui a permis des observations et enregistrements de vestiges d’états antérieurs : baies géminées dans la façade nord du palais abbatial, portes murées et traces d’anciennes couvertures dans les murs du cloître (avec orthophotographie du mur nord et prélèvements de mortier), relevé des éléments lapidaires mis au jour lors de la réfection du dispositif d’écoulement des eaux du cloître, etc. Dans le dortoir, un relevé par orthophotographie du carrelage mauriste en terre cuite a été réalisé avant sa dépose, et un sondage, pratiqué sur 1,60 m de profondeur contre le mur ouest, a permis une évaluation du comblement des reins de la voûte, et la mise au jour d’un des supports des arcs-diaphragmes. Deux autres sondages ont été ouverts dans la cour de la sacristie, afin de situer le niveau de sol associé aux deux bases de piles adossées à la façade orientale de la sacristie, et d’éventuelles traces d’occupation antérieure. Ils ont été rapidement interrompus par l’apparition de niveaux de sépultures, inédits jusqu’ici, datés par 14C du XIVe siècle. Les deux sondages archéologiques ouverts, en 2009, en diagonale dans la cour sud, dite des écuries, ont pu être menés à bien jusqu’au substrat archéologique et ont livré trois phases d’occupation bien distinctes (creusement d’un silo, construction avec remploi d’un bloc, non perpendiculaire au mur sud de la cour, probablement épierrée au début du XIIIe siècle d’après une pièce de monnaie, aménagements d’Epoque moderne). L’étude conduite aux abords du bras sud du transept (XIe siècle) dans le cadre du projet de restauration, complète une première série d’observations réalisées en 2009. Plusieurs phases ont été identifiées, matérialisées chacune par des interventions sur le bâti, et par des niveaux échelonnés depuis le XIe siècle et jusqu’au XVIIIe siècle au moins.

L’histoire des abords immédiats du bras sud (accès, jardins, béal et moulin, clocher-tour de Philippe de Lévis) est marquée par un l’exhaussement brutal des sols extérieurs, probablement pour protéger l’abbaye des crues particulièrement dévastatrices. Cet événement s’est produit au début du XVIe siècle, vraisemblablement peu de temps avant l’édification de la puissante tour-clocher de Philippe de Lévis, dont l’analyse archéologique a été menée en parallèle. L’inventaire des décors sculptés, en particulier des éléments erratiques, a été poursuivi pour intégration dans la base de données de la DRAC.

L’étude du bâti de l’aile nord (palais abbatial), occupée jusqu’à une date récente, a nécessité des décroûtages en bandes qui ont révélé la conservation de vestiges antérieurs au grand programme de la fin XIIIe- début XIVe siècle. C’est tout d’abord une portion de mur, orienté nord-sud, qui pourrait dater d’un état préroman (état I), reconnu ailleurs, notamment avec la tour contiguë au transept. Dans une deuxième phase, pour laquelle une plage large XIIe/XIIIe siècle pourrait être proposée, cette aile comprend deux tours « romanes ». L’une, peut-être isolée dans un premier temps, occupe, à l’extrémité nord-est, l’angle d’un plan limité par un mur qui lui était adossé et où s’ouvrait un large portail, presque entièrement enfoui actuellement, et, probablement, par un long mur nord-sud, reconnu en fouille en 1988 au rez-de-chaussée de l’aile du dortoir, et qui devait constituer la façade orientale ; la seconde tour, dotée de baies romanes, est implantée plus à l’ouest, décalée dans le tracé, et appartient à une phase antérieure ou peut être contemporaine d’une courtine bâtie entre les deux tours. Celle-ci forme une épine dorsale se prolongeant vers l’ouest dans les autres parties des appartements abbatiaux. Il semble donc qu’un ensemble de type défensif ait existé dans ce secteur de l’abbaye, élaboré à partir de plusieurs constructions relevant d’états chronologiques distincts. Vers l’ouest, des indices ténus mais réels suggèrent un mur « primitif » d’orientation nord-sud, ouvert d’une grande baie dont l’arc a sans doute été refait tardivement aux XIIIe-XIVe siècles. Sur ce mur s’est appuyée une construction quadrangulaire de type tour dont les quatre premiers niveaux sont homogènes. Elle a servi d’appui à un corps de bâtiment rectangulaire, alors que le 5e niveau (4e étage) des deux bâtiments semble construit d’un seul tenant, ouvert alternativement de baies en plein-cintre (portes ?) et de baies à linteau sur coussinets, plus petites (fenêtres ?), suggérant la possibilité de galeries extérieures. La partie nord d’un troisième corps de bâtiment est ensuite venue s’ajouter et s’intercaler entre cet ensemble et la tour « romane » médiane. Ces pièces devaient être divisées dans le sens est-ouest par le mur « de refend » (ou « courtine »).

L’état III est marqué par un gros programme de réaménagement des espaces et des circulations, attribuable à l’abbé Auger de Gogenx (1279-1309). Les deux constructions majeures édifiées à cette époque sont le volume du dortoir (aile est), ainsi que l’escalier d’accès au palais abbatial, accompagnés d’aménagements intérieurs en grande partie conservés. L’escalier constitue un des éléments les plus significatifs, spectaculaires et mieux conservés de ce programme monumental. Sa double fonction d’accès à l’étage du logis abbatial, postérieur en termes de chronologie relative, et à la chapelle abbatiale se traduit par sa conception comme un volume architectural autonome, chanfreiné aux quatre angles, désaxé par rapport à l’aile nord pour mieux s’inscrire dans le plan d’ensemble de la cour, désormais régularisée et dotée de galeries. Il a été relié au bâti contigu au nord, à l’ouest et à l’est par des arcs pour ménager des passages au rez-de-chaussée comme au niveau supérieur. À son caractère privatif correspond un double système de protection par deux portes fermant de l’intérieur, et des jours étroits. Par ses caractéristiques constructives, cet ouvrage s’apparente aux réalisations d’Auger de Gogenx, dont il ne porte pourtant pas le blason. Nul doute, en effet, qu’il faille lui attribuer la monumentalisation de l’espace de distribution sur lequel débouche cet escalier, à l’intersection entre sphères religieuse (chapelle au sud), publique (probable aula à l’étage de l’aile ouest) et privée (logis au nord). En effet, outre les grands lieux symboliques de la vie monastique (église, cloître, dortoir), il s’est tout spécialement intéressé à la partie qui lui était plus particulièrement réservée : le palais et la chapelle, tout en soignant particulièrement les circulations et les accès (cour et patio, portes, escaliers, vestibules et paliers, galeries). Ainsi, il a fait édifier, au 1er étage, une porte d’entrée monumentale à ses appartements, timbrée de ses armes, ouvrant sur des galeries de desserte et un puits de jour aménagé en courette intérieure avec escalier rampant conduisant à l’étage supérieur. Ce dernier présente un modèle de fenêtres analogues à celles du dortoir et une porte de communication assez monumentale. Enfin, il faut peut-être intégrer, dans ce programme d’amélioration des accès et des circulations, la construction d’une tourelle d’escalier, à l’extrémité ouest du palais, dont la vis et les portes vers les étages ont été refaites ultérieurement.

Dans une quatrième grande phase, Philippe de Lévis, abbé de Lagrasse (1501-1537), a également laissé son empreinte à la fois par la construction de la tour-clocher à l’extrémité du bras sud du transept et, dans le palais abbatial où il a créé, sur trois niveaux, de nouvelles salles, hautes et vastes, qui ont nécessité la destruction d’un mur médiéval longitudinal (est-ouest), et l’exhaussement de plafonds. L’une d’elles, au moins, conserve une cheminée monumentale en stuc, ainsi qu’un blason authentifiant ses réalisations. Postérieurement au XVIe siècle, le secteur ne semble pas avoir connu de transformations profondes, si l’on excepte l’arasement de la tour nord-est en 1663, et les interventions se résument à la création d’ouvertures ou à des remplacements de planchers.

Nelly POUSTHOMIS-DALLE
pour le collectif de recherche.

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Lagrasse
Plan général de l’abbaye. (relevé Heike Hansen)

Lagrasse Sainte-Marie d’Orbieu

MOYEN AGE - EPOQUE MODERNE

Les sondages réalisés durant l’été 2010 sur le site de l’Abbaye de Lagrasse entrent dans le cadre du PCR dirigé par Nelly Pousthomis-Dalle (TRACE-Université de Toulouse) et Andreas Hartmann-Virnich (LAMM, CNRS UMR 6572 CNRS/Université de Provence). Ils complètent une étude monumentale (secteur de l’ancien palais abbatial) dont la synthèse est livrée par les responsables dans cet ouvrage. Les sondages, réalisés dans des secteurs différents, répondent à plusieurs problématiques qui ont été formulées lors des campagnes d’étude précédentes. Le sondage du dortoir du XIVe siècle. La première question concerne l’état originel du dortoir daté du XIVe siècle et divisé en deux niveaux au XVIIe siècle. Le sondage réalisé au pied d’un des arcs-diaphragme avait pour objectif de répondre à cette interrogation (fi g. 1). L’absence de tout indice illustrant un niveau de sol médiéval entretient toujours l’hypothèse d’un seul volume, comparable au dortoir de l’abbaye catalane de Poblet dont il se distingue toutefois par la superposition de deux niveaux de fenêtres selon un rythme indépendant. Le sondage a permis de dégager sur toute sa hauteur la console supportant l’arc en mettant en évidence, à l’intérieur du mur occidental, la situation du dispositif encastré dans une élévation antérieure à la phase de construction du dortoir. La console restera visible après mise en sécurité. Les sondages de la cour de la sacristie. Deux sondages tentent répondre à la question de l’existence présumée d’une salle voûtée dans ce secteur des cours. Les indices consistent en plusieurs bases de piles gothiques ou de leurs négatifs, encastrés après-coup dans les élévations orientales. A l’intérieur de la cour de la sacristie, deux hautes baies du XVIIIe siècle ont perturbé les supports et empêchent d’en proposer une restitution. A l’intérieur de l’autre cour, les transformations ont fait disparaître de la même façon les vestiges des autres supports. Les sondages ouverts au contact de deux bases ont confi rmé l’existence de sols en relation avec ces supports. Cependant les recherches ont rapidement connu une orientation différente, en raison de la mise en évidence insoupçonnée de six sépultures observées à la faveur de fosses d’époque contemporaine ayant détruit le sol de la salle. Ces dernières sont enfouies à une faible profondeur et ont été disposées en pleine terre dans l’épaisseur d’un limon argileux de couleur rouge qui forme le substrat. Les sépultures, toutes orientées, présentent les deux cas d’inhumation : tête placée vers l’est ou l’inverse. Sans étude il est possible toutefois d’identifi er des squelettes d’immatures ou d’adultes. L’indigence des indices datables (quelques tessons de céramique commune grise médiévale dont la présence est diffi cile à interpréter) rend diffi cile la question de l’attribution des sépultures à une phase historique. La proximité de la tour préromane, de l’église et du cloître médiéval transformé au XVIIIe siècle donnent la possibilité d’envisager tous les cas de fi gure et une datation 14C a été décidée dans le but d’apporter des précisions. L’autre interrogation est liée à la justifi cation à cet endroit des sépultures dont le nombre important démontre sans conteste l’existence dans ce secteur d’une zone funéraire. L’étude de la zone des chevets du bras sud du transept. Une tranchée laissée ouverte par les anciens propriétaires permet de réaliser quelques observations utiles pour répondre (fi g. 2). aux besoins énoncés par la communauté des Chanoines afi n de réaliser un programme de restauration (confortement et couverture) de cette partie de l’église. Les questions portent sur les niveaux d’occupation et la présence d’une construction ancienne conservée au pied de l’absidiole principale. La question des niveaux de sol a trouvé des réponses consécutivement à la mise en évidence du niveau initial en lien avec l’utilisation des chapelles romanes du milieu du XIe siècle. Une recherche rapide a permis d’atteindre la semelle de fondation de l’absidiole méridionale située à une vingtaine de centimètres sous le fond de la tranchée. Ce niveau coïncide exactement en altimétrie avec les fondations apparentes à l’intérieur du bras sud. Un sol chaulé scelle ce niveau et correspond à la phase d’utilisation de la construction massive qui se développe au pied des constructions. Bâtie en moyen appareil, cette structure puissante a été enchâssée dans le mur de chevet, probablement dans un but de confortement doublé d’une fonction de protection. Un sol de travail témoigne des transformations un peu plus tardives (XVe siècle ?) qui ont affecté la partie méridionale du bras du transept dotée à l’origine d’une porte, surmontée d’une baie, et qui ouvrait sur le jardin des moines et le cimetière. Les travaux réalisés ont entraîné la destruction de ces aménagements sans modifi er les sols intérieurs ou extérieurs. Ce phénomène interviendra au XVIe siècle consécutivement à l’édifi cation, à l’extrémité du bras sud, de la tour-clocher, oeuvre de l’abbé commendataire Philippe de Lévis. L’observation des semelles de fondations, situées plus haut que les niveaux de sol anciens, correspondent en altimétrie au niveau actuel du jardin dont le rehaussement général ainsi que le plan redessiné sont à attribuer à cette époque. L’étude des textes (pour les XVII et XVIIIe siècles) réalisée par Chantal Dauchez nous a permis de comprendre les raisons ayant justifi é la réalisation de travaux importants impliquant ce secteur. Exposée sur cette face méridionale aux risques d’inondation causés par la proximité de l’Orbieu, l’abbaye a dû s’adapter aux conditions en profi tant tout à la fois des avantages. Le rehaussement du terrain semble avoir répondu à une double attente : protéger le site tout en exploitant la présence de la rivière pour alimenter un moulin farinier doté de trois meules et qui conserve encore des parties probablement médiévales. Dans ces conditions, il est permis de penser que le programme d’embellissement de Philippe de Lévis s’accompagnait d’une volonté d’améliorer l’infrastructure artisanale et économique de l’abbaye.

Christian MARKIEWICZ,
En collaboration avec Eric Dellong et Sophie Lescure
(Hadès),
Andreas Hartmann-Virnich et Heike Hansen
(LAMM, CNRS, UMR 6572)

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Lagrasse, Sainte-Marie d’Orbieu
1. le grand dortoir
2. Les chevets du bras sud du transept
  
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