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Carcassonne. Jean Conquet (1738-1788) « maire en ville »

Dans la Dépêche du Midi, édition de l’Aude, du 07/03/2021, Claude Marquié reprend le thème de la fabrication du drap à Carcassonne en se penchant plus spécialement sur Jean Conquet qui assurait apparemment la coordination de plusieurs acteurs de l’industrie du drap.

Cet article vient en complément de sa communication faite à la SESA et dont le texte se trouve dans notre dernier bulletin.

Le 14/03/2021, toujours dans la Dépêche, il évoque les disparités de revenus et la misère de certains professionnels du drap. Il rappelle son travail présenté dans notre bulletin : Les ouvriers de l’industrie textile carcassonnaise au XVIIIe s.

Jean Conquet

À la fin du XVIIIe siècle, sur les 15 000 habitants de Carcassonne, environ la moitié vit d’une industrie textile dont les produits, du fait de leur qualité, étaient le plus souvent exportés. La figure emblématique de cette activité est le tisserand, mais la production du tissu exigeait une série d’autres opérations, réalisées par des travailleurs opérant généralement à domicile à travers la ville. La laine, achetée brute, imprégnée d’impuretés et de poussière recueillies par les animaux dans les prés et le long des chemins, devait être lavée sur la rive gauche de l’Aude par des femmes, puis triée et débarrassée de tous les corps étrangers par battage sur une claie d’osier, travail réservé à une main-d’œuvre masculine. Après assortiment selon les utilisations prévues, elle passait aux mains des cardeurs. Ceux-ci l’arrosaient d’huile d’olive avant de la faire passer plusieurs fois entre des planchettes garnies de pointes de fil de fer afin de bien séparer les fibres. Le filage était ensuite confié à des femmes de la famille du cardeur ou à des voisines, à raison d’une demi-douzaine d’ouvrières, travaillant au rouet, à la suite de quoi seulement pouvait intervenir le tisserand.

Les cardeurs retiraient de leur travail des ressources inégales, mais les impôts qui frappaient leurs revenus représentaient en général 10 sous, or, l’un d’entre eux, Jean Conquet, était assujetti à une taxe de 10 livres, soit 20 fois plus ! L’explication de cette différence tient dans le qualificatif de « maire en ville pour drosser chaînes et trames » que lui attribuent les marchands-fabricants. Cette dénomination laisse supposer, ainsi que le faisait déjà son père, désigné par le même terme, qu’il ne se contentait pas de distribuer le travail aux fileuses, mais qu’il organisait la tâche de ses confrères, lesquels, comme lui, travaillaient simultanément pour plusieurs fabricants.

Aussi bien, on constate qu’à son décès, Jean Conquet laissa à sa veuve la somme importante de 11 000 livres, constituée par une maison et un atelier, couvrant 600 m2, d’un jardin et de terres cultivées.

Il était le plus gros propriétaire de son carron, ou îlot, dit des pénitents Noirs, peuplé presque uniquement d’ouvriers, et délimité par nos rues A. Ramond, Voltaire, Littré, et des Etudes Le nom de cet îlot, qui couvrait presque un demi-hectare, a pour origine une chapelle empiétant sur le terrain occupé aujourd’hui par la Maison des Jeunes, siège d’une confrérie regroupant des laïques. Ces derniers revêtaient un habit de la même couleur pour supprimer les différences sociales et avaient pour but de régénérer la foi de leurs contemporains en menant une vie édifiante, les processions étant les manifestations les plus spectaculaires. Trois autres confréries existaient dans Carcassonne, désignées par la couleur de leur tenue, le bleu, le blanc ou le gris, sans que chaque couleur corresponde à un groupe social uniforme.

On ne sait si Jean Conquet était membre de la dite confrérie, mais on constate par cet exemple la présence, parmi les ouvriers généralement pauvres de la fabrique carcassonnaise, de certaines personnalités nettement plus aisées. Nous verrons prochainement la suite des opérations qui transformaient la laine en tissu, ou drap.

LA LONGUE PLAINTE DES TISSEURS

Dans notre précédente chronique, nous avons évoqué l’importance de l’activité drapière à Carcassonne au XVIIIe siècle et nous avons décrit le travail des cardeurs et des fileuses. Après cette première série d’opérations, le fil de trame était prêt, et le retorseur donnait plus de solidité au fil de chaîne en le « retordant », puis composait la chaîne en fonction du nombre de fils et de la longueur demandée. Cette tâche, plus délicate que celle du tisserand, faisait que le tour du retorseur valait trois fois le prix du métier du tisseur, et que ces artisans vivaient dans une relative aisance. Les tisserands montaient ensuite la chaîne sur leur métier, puis, deux ouvriers travaillaient sur « le grand métier » en se renvoyant la navette pour insérer dans celle-ci le fil de trame, tandis qu’une femme préparait les canettes insérées à mesure dans la navette.

Tous les documents de l’époque font état du chiffre considérable de 600 métiers répartis entre les deux rives de l’Aude lorsque la conjoncture était favorable. La réalisation d’un drap « londrin second » de 40 mètres de long et 2,30 mètres de large demandait 15 jours d’efforts aux deux tisseurs déjà mentionnés, travaillant à domicile et payés à la tâche. Le salaire pour chacun représentait environ une livre par jour, soit trois kilogrammes de pain. Or, la seconde moitié du XVIIIe siècle, connaît une période d’inflation, tandis que des crises économiques amènent les marchands-fabricants à baisser les salaires. Cela oblige souvent l’ouvrier à emprunter des sommes qu’il ne pourra rembourser, le drapier prend alors en gage le métier si le tisseur en est propriétaire et finit par constater, comme François Daudric dans son Livre des ouvriers : « mort et n’a rien laissé » ou « s’en est allé misérable à l’hôpital ».

Toutefois, une petite minorité échappe à cette situation dramatique : certains mariés disposent de quelques centaines de livre au moment de leurs noces, et dans les successions quelques-uns possèdent une (petite) maison et/ou de modestes vignes, voire des champs. Il est possible que certains aient été employés ou même logés dans la manufacture royale de La Trivalle.

En effet, ces entreprises, en raison des privilèges dont elles bénéficiaient et de la qualité supérieure de leurs draps, vendaient ceux-ci plus cher et pouvaient embaucher les meilleurs ouvriers. Ces derniers gagnaient mieux leur vie que leurs confrères car, moins soumis aux diverses inspections, leur rendement était supérieur et leurs salaires améliorés, mais ceci concernait cependant un faible effectif, ente 30 et 50 « métiers battants » selon la conjoncture. Les autres ouvriers qualifiés, les pareurs et les teinturiers, pouvaient bénéficier de cette situation « privilégiée ».

Il en allait autrement pour la majorité des tisserands, pour lesquels un signe supplémentaire de leur prolétarisation apparaît en étudiant les sources fiscales, car, au fil des années, le nombre de ceux qui paient des impôts diminue, tandis que les imposés voient leur taxation baisser, indice dans les deux cas d’une croissante pauvreté.

On comprend mieux, dans ces conditions, le cri d’angoisse de ces ouvriers dans leur cahier de doléances de 1789 : « Les denrées augmentent, nos ouvrages diminuent. Comment vivre ? ».

  
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